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Margarida Guia : le verbe et l’enveloppe – interview City Sonic 2013

publish the 1 September 2013 at 8 h 51 min

Update 22 juillet 2021 : Margarida est décédée il y a quelques jours. Elle avait toujours la gentillesse de me rappeler que notre rencontre avait été importante pour elle, que j’étais “spécial” et, comme je disais toujours : que ça lui faisait plaisir d’être un “objet gratifiant” pour moi. Elle me serait dans ses bras à chacune de nos rencontres et je sentais le tremblement perpétuel -si particulier- de son corps, qui paraissait si fragile qu’il m’a toujours semblé que j’aurais pu la broyer entre mes mains. C’était cette sensation de fragilité immense qui contrastait si fort avec sa présence, les pieds ancrés dans le sol, la voix comme éraillé par la vie et une histoire qui dépassait la sienne propre. La dernière fois que je l’ai vue, entre deux portes, entre deux masques, nous avons parlé de la résilience. J’ai énormément de peine.

Margarida Guia vient du théâtre ; elle a onze ans lorsqu’elle monte pour la première fois sur scène comme comédienne. La danse, elle l’a pratiquée de ses 6 à ses 16 ans. Depuis une quinzaine d’années, elle donne des ateliers autour de la lecture à voix haute.

En 2000, un ami lui a construit une sorte de bibliothèque ambulante afin de se déplacer avec ses livres. Rapidement, cette bibliothèque est devenue bien plus qu’un objet pratique, c’était une forme artistique ambulante qui lui permettait de créer un espace poétique au milieu de la cité : ” je lis et je chante accompagnée d’accessoires : métronome, mélodica, cloches, boîte à musique… (au bord du Danube ou du Tage, dans un tabac presse, à l’entrée d’une gare, dans un tramway, dans une salle d’attente…). J’ai mis en place une autre forme ambulante “La dinette “. J’invite le public à s’asseoir à ma table muni de casques audio pour une traversée audio-poétique. J’ai commencé à improviser à la voix il y a une dizaine d’années avec des musiciens issus du free jazz et de la musique improvisée. J’ai par la suite créé une forme concert “solo”, un espace d’expérimentation dans lequel je revisite à chaque fois l’espace sonore et l’espace du verbe en mêlant enregistrements, compositions et textes“.

Progressivement, Margarida a commencé à répondre à des commandes, en tant que créatrice sonore, pour d’autres artistes. A force de lire à haute voix, elle s’est également mise à écrire, parce qu’il y a des rythmes qu’elle recherchait, qu’elle entendait et qu’elle voulait restituer dans la forme solo ou au sein de ses ateliers. Il arrive qu’on l’invite comme metteur en scène aussi, comme c’est le cas en ce moment avec le Centro Mario Dionisio / Casa da Achada, à Lisbonne, qui l’a conviée à mettre en scène un choeur de voix parlées, sur un texte de Regina Guimaraes (et en collaboration avec le pianiste et compositeur portugais Joao Paulo Esteves da Silva).

Jacques Urbanska : Comment définirais-tu ta recherche en tant qu’artiste sonore ? Je me souviens avoir parlé avec toi de territoires, de cartographies sonores et d’autres perceptions du son comme une matière qui reflète, d’images perceptuelles…

Margarida Guia : En tant qu’artiste sonore, ce sont des paysages que je propose. Des espaces, des intervalles, des traversées, des souffles, des parenthèses, des liaisons avec lesquelles l’auditeur le spectateur peut s’aventurer vers lui-même, vers ce qui le touche davantage et il est le seul à le savoir. Ma démarche artistique a toujours été associée à mes rencontres avec différents publics. Les ateliers que je mène depuis 15 ans ont évolué au fur et à mesure de mes expériences en tant qu’interprète ou en tant que créatrice. Aujourd’hui, je propose dans mes ateliers différentes approches de la parole (théâtre, lecture à haute voix, poésie sonore, ou composition sonore.

J’ai eu l’occasion de collaborer avec différents artistes (écrivains, musiciens, plasticiens, réalisateurs, chorégraphes, metteurs en scène) qui m’ont conduit à déployer la dimension sonore et “plastique” de la voix, à puiser dans le quotidien la matière sonore pour mes créations. Je mixe des sources sonores diverses (voix, archives, presse, ambiances urbaines…) que je manipule transforme détourne jouant de l’absence de la juxtaposition du mouvement de la fluidité du chaos du silence. Ces créations sonores sont toujours empruntes d’une dimension poétique et universelle, du moins c’est ce que je recherche.

Dans mes créations, il y a le verbe et l’enveloppe de celui-ci. Ce qui m’importe, selon les projets, c’est de donner à entendre la langue d’un poète ou de faire entendre la plasticité d’un mot, de faire résonner l’indicible, de donner corps à un espace vacant, de faire entendre “les voix” et celles pour lesquelles je veux “œuvrer” sont bien celles de ceux qui ne sont pas familiers avec l’expression artistique. Je cherche à recréer des espaces qui permettent de retrouver un langage possible et de valoriser le citoyen quel qu’il soit. Ce qui m’est essentiel aujourd’hui, c’est de m’intégrer dans des collaborations et des projets afin de participer à un déploiement artistique.

Jacques Urbanska : Comment te décrirais-tu en tant que “chanteuse”, comme “plasticienne de voix” ?

Margarida Guia : Comme je l’ai évoqué, j’ai commencé à improviser avec ma voix il y a une dizaine d’années aux côtés de musiciens et c’est avec eux que j’ai appris à écouter, et c’est avec eux que j’ai commencé à déployer le mot par le chant et l’improvisation vocale. Je trouvais là la liberté idéale pour suspendre glisser ancrer scander les mots dans “la partition” qui se jouait. Cette découverte du champ de la voix, m’a conduite directement au son, au sonore, à l’enveloppe du verbe, à ce qui pouvait être perceptible au delà des mots.

Jacques Urbanska : Quand t’es-tu mises à composer ?

Margarida Guia : Le projet “Percept” (Thomas Israel et Jacques Urbanska – co-produit par Transcultures) a été décisif dans mon parcours de créatrice sonore. C’est la première fois que je répondais à une commande pour la scène. Je me suis donc retrouvée à composer. Nous avons présenté “Percept” dans les cadres de la Nuit Blanche Paris et ensuite aux Rencontres Professionelles du