En 1973, le psychologue David L. Rosenhan publie dans la revue Science l’article On Being Sane in Insane Places, rapportant une expérience où huit individus sans antécédents psychiatriques se font admettre dans douze hôpitaux psychiatriques américains en ne présentant qu’un seul symptôme — des hallucinations auditives vagues décrivant entendre les mots « empty », « hollow » et « thud » — avant de se comporter normalement une fois hospitalisés. Tous reçoivent un diagnostic de trouble psychiatrique, passent en moyenne dix‑neuf jours internés malgré l’absence de symptômes persistants, et sont libérés avec des diagnostics tels que « schizophrénie en rémission », illustrant selon Rosenhan la difficulté des institutions à distinguer le sain du supposé malade et l’impact des étiquettes diagnostiques sur l’interprétation des conduites.
La même étude inclut une deuxième phase dans laquelle un hôpital, défié par Rosenhan d’identifier des « pseudopatients », classe 41 patients sur 193 comme suspects — alors qu’aucun faux patient n’a été envoyé — ce qui, pour l’auteur, souligne le rôle prépondérant du contexte institutionnel et des attentes dans le jugement clinique.
Dès sa publication, On Being Sane in Insane Places suscite un débat intense dans la communauté scientifique et médicale : certains cliniciens et chercheurs critiquent sa méthodologie, estimant que l’étude confond admission et diagnostic clinique et fait des généralisations excessives, comme le montre la critique de Robert L. Spitzer dans JAMA Psychiatry.
Sur le long terme, l’expérience devient un texte de référence dans les manuels de psychologie et de sociologie en raison de sa mise en lumière des biais institutionnels et du pouvoir des labels, et elle alimente des discussions sur la validité des diagnostics psychiatriques, l’étiquetage et le stigma, tout en contribuant à la réflexion sur les réformes des pratiques diagnostiques et des soins en santé mentale.
Plusieurs travaux historiques et critiques interrogent avec du recul et sans posture partisane l’expérience, en remettant en cause plusieurs aspects essentiels de cette dernière. Le récent ouvrage The Great Pretender: The Undercover Mission That Changed Our Understanding of Madness de Susannah Cahalan ne se contente par exemple pas de critiquer la méthodologie ou l’interprétation des résultats : il conteste l’exactitude même des faits rapportés par Rosenhan, remet en question l’existence de la majorité des pseudopatients tels que décrits, et suggère que l’étude pourrait être plus un mythe rhétorique qu’une contribution scientifique fiable.

Biais structurels : entre piège expérimental et logique institutionnelle
Indépendamment des doutes ultérieurs sur l’exactitude des faits rapportés, l’expérience elle-même comporte, dès son protocole initial, au moins trois biais structurels majeurs.
1. Le protocole force le système à “se tromper” dans un seul sens
Les volontaires mentent délibérément sur un symptôme cardinal (hallucinations auditives). Or, en psychiatrie (surtout à l’admission), une grande partie de l’information vient du récit du patient, sans biomarqueur simple permettant de trancher immédiatement. Donc l’étude ne teste pas “la capacité à distinguer le sain du malade” en général, elle teste surtout “la capacité à détecter un mensonge crédible sur un symptôme psychotique” dans un contexte où l’institution n’a pas, et n’a pas intérêt, à présumer la simulation. C’est exactement la critique classique : si tu simules un signe clinique central, le fait d’être pris au mot ne prouve pas que le diagnostic est intrinsèquement impossible, mais que le système n’est pas conçu pour traiter chaque admission comme une enquête sur la fraude.
2. Le contexte institutionnel et le “risque” contaminent la décision (biais d’asymétrie)
À l’admission, le coût d’un faux négatif (laisser sortir quelqu’un de réellement dangereux/désorganisé) est perçu comme bien plus élevé que le coût d’un faux positif (hospitaliser quelqu’un qui aurait pu ne pas l’être). Cette asymétrie pousse mécaniquement vers la prudence, donc vers l’admission et le maintien, surtout dans les cadres des années 1970. Autrement dit, le dispositif expérimental ne met pas les cliniciens dans une situation neutre de classification, mais dans une situation de gestion du risque et de responsabilité. Rosenhan lui-même insiste sur l’effet du contexte hospitalier sur l’interprétation des comportements.
3. Une fois l’étiquette posée, l’étude confond “erreur diagnostique” et “effet d’étiquetage”
La partie la plus forte du récit (“tous les comportements du patient sont interprétés à travers le diagnostique premier”) relève moins d’un test de validité diagnostique que d’une démonstration de psychologie sociale : schémas d’interprétation, biais de confirmation, et dynamique institutionnelle (dépersonnalisation, pouvoir asymétrique, difficultés de sortie). Là, le “biais” est intégré : l’expérience est construite pour produire et observer une spirale d’interprétation sous étiquette, pas pour estimer proprement la précision d’un diagnostic comme on le ferait avec des critères indépendants et des évaluateurs en aveugle.
La psychiatrie comme dispositif : quand le cadre fabrique la preuve
On peut aussi se demander quel était, sinon l’objectif affiché, du moins celui qui s’est progressivement dessiné à la lecture des résultats (au-delà du seul slogan “ils ne savent pas distinguer »).
Le papier s’inscrit explicitement comme une critique de la fiabilité/validité du diagnostic psychiatrique et, surtout, comme une critique des effets institutionnels de l’hospitalisation : comment le cadre transforme la lecture des conduites, comment le patient perd son pouvoir d’agir (agentivité), comment le système produit de la “preuve” de maladie par sa propre logique de fonctionnement. Autrement dit, c’est autant (voire plus) une charge contre l’institution psychiatrique de l’époque et contre la logique d’étiquetage qu’un test scientifique propre de “détection de la santé mentale”.
Ce que ça tend effectivement à démontrer (si on prend l’étude comme expérience de démonstration, pas comme mesure propre)
- La “puissance du contexte” : en milieu psychiatrique fermé, l’hypothèse “pathologie” devient l’hypothèse par défaut et organise la perception.
- Une critique de la surinterprétation : comportements ordinaires + étiquette → réinterprétations cohérentes avec l’étiquette (biais de confirmation).
- Une limite structurelle : quand un symptôme est essentiellement déclaratif (ex. entendre des voix), la frontière entre authentique et simulé est difficile à établir sans éléments externes ; l’étude illustre cette vulnérabilité plus qu’elle ne “réfute” la psychiatrie.
- Dans la “deuxième phase” (l’hôpital qui dit avoir repéré 41 imposteurs), l’effet central n’est pas “ils sont nuls”, c’est “ils deviennent hypervigilants sous la menace”, donc basculent vers les faux positifs. C’est un test d’attente/menace plus qu’un test de diagnostic.
De la “preuve” au dispositif : une démonstration orientée, mais un révélateur durable
L’expérience de Rosenhan ne peut être considérée comme un test de précision diagnostique au sens strict, c’est-à-dire comme une évaluation contrôlée où l’on comparerait des diagnostics à une référence indépendante, avec des critères stabilisés, des évaluateurs en aveugle et une mesure explicite des taux de faux positifs et de faux négatifs. Elle fonctionne plutôt comme une épreuve asymétrique : les pseudopatients mentent sur un symptôme central, dans un contexte d’admission où l’institution est structurellement incitée à privilégier la prudence (le coût social et médico-légal d’un “faux négatif” étant perçu comme supérieur à celui d’un “faux positif”). Dans ces conditions, “se faire admettre” puis “ne pas être reconnu comme sain” dit moins quelque chose d’une incapacité générale à diagnostiquer que d’un système orienté par le risque, le contexte et l’inertie de l’étiquette.
Ce que l’expérience met alors en scène (et c’est probablement là sa force, ce sont des mécanismes de cadrage et d’interprétation : une fois un diagnostic posé, les conduites ordinaires deviennent lisibles comme symptômes, les interactions sont filtrées par des routines institutionnelles, et le patient a peu de prise sur le récit clinique qui se construit sur lui. L’enjeu bascule ainsi de la “détection” (sain vs malade) vers la puissance performative du diagnostic et des catégories : non seulement elles décrivent, mais elles organisent la perception, les pratiques, et parfois l’issue elle-même (dont la sortie).
Enfin, si l’on ajoute les controverses et les doutes sérieux sur la solidité factuelle de certains éléments rapportés, l’expérience se rapproche encore davantage d’un objet rhétorique et critique que d’une preuve expérimentale robuste. Elle n’en perd pas nécessairement toute valeur, mais sa valeur change de nature : moins un résultat démonstratif au sens méthodologique qu’un dispositif marquant, devenu référence culturelle, parce qu’il cristallise une critique de l’institution psychiatrique et de la logique d’étiquetage -critique qui, elle, a durablement structuré une partie de l’imaginaire et des débats en psychologie et en psychiatrie.
- Rosenhan, David L. (1973). « On Being Sane in Insane Places ». Science. https://www.science.org/doi/10.1126/science.179.4070.250 (consulté le 11 janvier 2026).
- Rosenhan, David L. (1973). « On being sane in insane places ». PubMed (NLM). https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/4683124/ (consulté le 12 janvier 2026).
- Rosenhan, David L. (1975). « The contextual nature of psychiatric diagnosis ». Journal of Abnormal Psychology (notice PubMed). https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1194507/ (consulté le 12 janvier 2026).
- Spitzer, Robert L. (1975). « On pseudoscience in science, logic in remission, and psychiatric diagnosis: a critique of Rosenhan’s “On being sane in insane places” ». Journal of Abnormal Psychology (notice PubMed). https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1194504/ (consulté le 12 janvier 2026).
- Spitzer, Robert L. (1976). « More on Pseudoscience in Science and the Case for Psychiatric Diagnosis: A Critique of D. L. Rosenhan’s “On Being Sane in Insane Places” and “The Contextual Nature of Psychiatric Diagnosis” ». Archives of General Psychiatry (JAMA Network). https://jamanetwork.com/journals/jamapsychiatry/fullarticle/491528 (consulté le 13 janvier 2026).
- Abbott, Alison. (2019). « On the troubling trail of psychiatry’s pseudopatients stunt ». Nature (Book Review). https://www.nature.com/articles/d41586-019-03268-y (consulté le 12 janvier 2026).
- Buchanan, Roderick D. (2020). « The great Pretender: The undercover mission that changed our understanding of madness » (compte rendu). Journal of the History of the Behavioral Sciences. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/jhbs.22021 (consulté le 15 janvier 2026).
- Cahalan, Susannah. (2019). The Great Pretender: The Undercover Mission That Changed Our Understanding of Madness (page officielle). Grand Central Publishing. https://www.grandcentralpublishing.com/titles/susannah-cahalan/the-great-pretender/9781538715260/ (consulté le 15 janvier 2026).